« Le milieu marin, des caractéristiques plutôt uniques dans les écosystèmes de la planète… » – Interview de Gilles BOEUF pour BIODIV’2050 n°10

Gilles Boeuf – Conseiller scientifique de la ministre de l’Environnement, de l’Energie et de la Mer et membre du Comité scientifique de la Mission Economie de la Biodiversité – nous raconte les enjeux et caractéristiques de la biodiversité marine dans le cadre de la Tribune du dixième numéro de BIODIV’2050 « Biodiversité marine : usages et dépendances ».

Quels sont, selon vous, les grands enjeux liés à la préservation et à la restauration de la biodiversité marine et comment caractériser ce milieu si particulier ?

« Le milieu marin est caractérisé par trois éléments plutôt uniques dans les écosystèmes de la planète et qui sont déterminants pour comprendre la biodiversité que l’on y trouve. 
Tout d’abord, la salinité. L’océan est un milieu aquatique salé, très différent des eaux douces en ce qu’il déclenche une pression osmotique (1), soit des forces particulières, qui font que la vie dans les océans n’est pas la même que dans une rivière. Il faut savoir que, si l’eau sur terre semble d’apparence gigantesque en surface, elle est en réalité relativement rare comparativement au volume global de la planète (la profondeur maximum des océans est de 11 km) et 97 % de celle-ci est salée, donc non utilisable directement par les organismes. Par conséquent, ce sont les 3 % d’eau restante, non salée, qui font la physiologie des organismes vivants évolués et constituent la base de la vie. La deuxième caractéristique est la continuité. Je dis souvent qu’il n’y a qu’un seul océan sur la terre et je n’emploie jamais ce mot au pluriel. En effet, l’eau de n’importe quel océan de la planète possède la même salinité. C’est donc un milieu extrêmement stable et continu, qui permet aux espèces marines d’être mobiles sur l’ensemble du globe. La troisième caractéristique est la stabilité dans le temps. L’océan est stable depuis au moins 100 millions d’années, soit identique depuis le milieu de l’ère secondaire, bien avant la cinquième grande crise d’extinction. Il est donc universel. 
Par ailleurs, il est important de rappeler que la vie naît dans l’océan, il y a à peu près 3,9 milliards d’années. La nature, elle, est depuis que la terre existe, tout d’abord dans l’univers, puis sur terre. L’eau, que nous pensons fortement d’origine extraterrestre, arrive sur terre grâce à des milliards d’impacts de météorites qui vont créer cet océan, salé par la dissolution de la croûte terrestre alors composée à 90 % de chlorure de sodium. C’est dans cette eau salée, océan ancestral, que naît la biodiversité qui constitue la partie vivante de la nature. Elle apparaît le jour où une première cellule se forme, une membrane créant une enveloppe séparant un intérieur d’un extérieur, puis se clone entre deux cellules filles exactement identiques et continue, via ce phénomène de scissiparité, à se multiplier. La vie naît donc dans l’océan et reste océanique pendant environ 3 milliards d’années. Ce n’est finalement que récemment qu’elle a pu s’en extraire. La vie a dû tenter plusieurs fois d’approcher des côtes et de sortir de l’océan, confrontée à des estuaires, des rivières, des eaux douces ou saumâtres, qui, à cause du phénomène d’osmose (2), l’empêchaient d’en sortir. Puis, la vie invente des systèmes de régulation et l’eau, contenue dans les organismes vivants, modifie sa salinité lui permettant ainsi de sortir de l’océan. Cela se produit pour les métazoaires (3) élaborés il y a 450 millions d’années. Ces éléments replacent la biodiversité marine dans son contexte : elle est différente, car plus variée (en groupes) et ancestrale.
Pour finir, il y a moins de biodiversité marine que terrestre. Les groupes d’espèces marines ayant quitté l’océan sont à l’origine de la faune terrestre et parmi eux, deux grandes réussites : les arthropodes (c’est-à-dire les crustacés devenus des insectes) et les vertébrés. Un troisième grand groupe sortira de l’océan beaucoup plus tard, les mollusques, qui sont tout autant abondants en mer que sur terre. La vie terrestre explose dans les forêts carbonifères il y a environ 345 millions d’années. Si l’on compare aujourd’hui les faunes terrestres et marines, elles sont différentes alors même que tous les groupes d’espèces sont apparus dans l’océan. Certains n’ont jamais quitté l’océan, comme les échinodermes (oursins, étoiles de mer, concombres de mer…) qui n’ont aucun représentant, ni terrestre, ni d’eau saumâtre ou d’eau douce. Aujourd’hui, seul 13 % des espèces connues sont marines. Cela s’explique justement par la stabilité et la continuité de l’océan qui réduisent le potentiel de niches écologiques. »

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(1) La pression osmotique désigne la pression dans une cellule vivante, empêchant un solvant de passer au travers d’une membrane semi-perméable.

(2) L’osmose désigne le transfert d’eau d’une solution diluée (hypotonique) vers une solution concentrée (hypertonique) au travers d’une membrane semi-perméable. (Larousse)

(3) Animal dont le corps est constitué de plusieurs cellules organisées en tissus et organes. (Larousse)